Réformer le concours d’entrée pour réduire les biais sociaux

La question de la réforme du concours d’entrée revient sur le devant de la scène à Sciences Po. A l’origine de ce regain d’intérêt, la mise en place d’un diplôme en fin de premier cycle (bac+ 3), le « Bachelor », décidée l’an dernier (voir ici l’analyse de l’UNEF sur cette réforme),  qui s’accompagne d’une refonte des enseignements du premier cycle et notamment d’une réforme du calendrier universitaire de Sciences Po. Ainsi, dès la rentrée 2010, la rentrée des étudiants aurait lieu au 1er septembre, avec a priori un stage d’intégration (pour les admis en première année) aux derniers jours d’août.

L’avancement de l’examen d’entrée en Première Année, dit concours, ne peut donc plus se dérouler fin août, comme c’était le cas jusqu’à cette année. Avancer la date des épreuves constitue donc désormais une nécessité impérative. C’est la raison pour laquelle l’administration de Sciences Po a décidé d’avancer la date du concours, et étudie aujourd’hui plusieurs options (avant le bac, entre les épreuves et les résultats du bac…). D’où la consultation étudiante actuellement en cours.

Mais la question de la réforme du concours d’entrée dépasse largement celle du calendrier des épreuves.

En effet, le concours d’entrée est, dans sa forme actuelle, porteurs de biais sociaux importants. A niveau académique équivalent, les étudiants issus de catégories socioprofessionnelles favorisées ont davantage de chances de réussir le concours que les étudiants issus de catégories plus modestes, comme l’a montrée l’enquête de Vincent Tiberj, chercheur au CEVIPOF, « Enquête sur les inégalités de l’examen d’entrée à Sciences Po : résultats, surprises et enseignements. ». Cela génère un phénomène de reproduction sociale qui n’est pas acceptable. C’est pourquoi  l’UNEF défend depuis des années la nécessité de réduire ce phénomène de biais social par une réforme globale du concours. Notre position est qu’il est prioritaire que l’accès à l’IEP soit  basé sur les capacités de chacun et sur la richesse du profil du candidat. Tout ceci indépendamment de son origine sociale, géographique, ou encore de son sexe. Ce n’est qu’à cette condition que Sciences Po s’enrichira d’une diversité reflétant la société actuelle.

Ainsi, nous voulons aujourd’hui élargir le débat ouvert par l’administration au travers de la consultation étudiante. Réduire la question de la réforme du concours à un simple changement de calendrier occulte un enjeu majeur, celui de la démocratisation de Sciences Po. C’est pourquoi nous nous sommes battus, sans succès, auprès de l’administration pour élargir la consultation étudiante à des questions qui nous semblent fondamentales, comme le contenu des épreuves, la pertinence d’introduire un oral de sélection…

concours

Un constat : le concours d’entrée à Sciences Po est socialement biaisé

Les statistiques disponibles sur le concours d’entrée en premier cycle de Sciences Po montrent que ce dernier est extrêmement biaisé socialement. L’étude de Vincent Tiberj (voir ci-dessus) a révélé que :

  • A niveau égal au bac, un non parisien a 2,3 fois moins de chances de réussir le concours qu’un parisien. Avec un handicap plus fort encore pour les franciliens non parisiens que pour les provinciaux.
  • De même les étudiants issus de catégories socioprofessionnelles défavorisées ont 2 fois moins de chances de réussir l’examen que ceux issus de catégories socioprofessionnelles favorisées.
  • On peut ajouter que les femmes ont 1,9 fois moins de chances de réussir l’examen que les hommes.

Les mécanismes à l’origine de ces biais sociaux sont multiples

Une candidature déjà socialement conditionnée : le phénomène d’autocensure.

Le fait de poser sa candidature à Sciences Po n’est déjà pas socialement neutre.

Avant même de se pencher sur la composition sociale du corps des admis à Sciences Po, un regard rapide sur le corps des candidats permet de se rendre compte qu’il est déjà fortement socialement biaisé par rapport à la composition de la population française (plus des trois quarts des candidats sont issus de catégories socio-professionnelles élevées ou CSP+). C’est donc très tôt, avant même le début de la sélection à proprement parler , que le processus d’admission se révèle inégalitaire.

On peut trouver plusieurs explications à ce phénomène. D’abord, une dissuasion d’ordre psychologique. L’image extrêmement prestigieuse de l’établissement peut pousser un certain nombre de lycéens parmi les plus défavorisés à penser qu ‘ « ils ne  peuvent pas », que « ce n’est pas pour eux » ou qu’ils « n’y arriveront pas » (on peut y voir un effet de la violence symbolique décrite par Bourdieu dans ses ouvrages sur le système scolaire).

Un autre phénomène, non-négligeable, dissuade, voire empêche, un nombre important de lycéens de passer le concours : son prix. Les candidats doivent financer, outre le prix du concours (soit 150€, payés également pour le dépôt des dossiers des Mentions Très Bien), leur déplacement sur Paris et une nuit d’hébergement. Le coût total du concours devient alors exorbitant pour un élève venant par exemple des Antilles. Or l’étude prouve qu’un important facteur d’inégalité est l’origine géographique, maintenir une telle organisation c’est donc augmenter ces disparités.

Bien sur, ces deux phénomènes se renforcent mutuellement : lorsque l’on manque de confiance en sa capacité de réussir le concours, la somme à débourser peut constituer un véritable obstacle. Il nous semble donc nécessaire de faciliter l’accès au concours pour tous, indépendamment des ressources financières ou de la situation géographique, afin de réduire au maximum ce phénomène d’autocensure.

Au niveau des épreuves

Dans sa forme actuelle, le concours se compose de :

– Une dissertation d’histoire de quatre heures. L’étude de V. Tiberj  montre que cette épreuve est la plus discriminante, socialement parlant. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs (à niveau équivalent au bac), les candidats issus de Catégories Socioprofessionnelles favorisées réussissent cette épreuve avec 0,65 points de plus en moyenne que ceux issus de CSP défavorisées. Elle fait en effet appel à des connaissances pures, organisées selon un formalisme et une méthodologie très stricts. De plus, cette épreuve ne porte pas uniquement sur le programme de la terminale qui va de 1945 à nos jours, mais  sur toute la période entre 1914 et 1945, ce qui implique donc que les candidats doivent apprendre cette période soit au détriment de leurs révisions pour le baccalauréat, soit de manière intensive entre la fin des épreuves et le début du concours.

–  Une épreuve de langue vivante de trois heures. L’enquête de Vincent Tiberj révèle que cette épreuve est, avec l’histoire, une des plus discriminantes (0, 49 points de plus pour les étudiants issus de CSP favorisées). En effet, les jeunes issus de CSP favorisées sont généralement plus en contact avec des milieux polyglottes ou anglophones et bénéficient souvent de séjours linguistiques divers. Actuellement, une note inférieure à 7/20 à cette épreuve est éliminatoire.

–         Une épreuve sur documents de quatre heures. Elle consiste en l’analyse d’un corpus d’une dizaine de documents à analyser. Cette épreuve, instaurée en 1998, est la seule à mettre tous les élèves à quasi-égalité vis-à-vis de leur niveau social. Elle dépend avant tout de la réflexion personnelle de l’étudiant et de sa capacité à synthétiser. Ainsi, bien que reposant sur une certaine méthodologie formelle, cet exercice semble remplir ses objectif de neutralité sociale.

–         Une épreuve de culture générale (dissertation ou épreuve de culture générale, sans programme)..Il faut une bonne base de connaissances pour réussir l’épreuve+ L’enquête de Vincent Tiberj a révélé qu’elle était moins socialement discriminante lorsqu’elle était corrigée par des profs de philo plutôt que par des profs de lettres. Cela démontre que, sans baisser le niveau des épreuves, il est possible de rendre l’examen socialement plus juste en valorisant d’avantage le fond et la réflexion (comme le font les professeurs de philo) qu’un formalisme excessif

La question des prépas, ou la sélection par l’argent

Le phénomène des prépas privées au concours d’entrée constitue également une source de biais sociaux importants. Ces prépas, souvent relativement confidentielles et extrêmement onéreuses, offrent actuellement des sessions intensives pendant les vacances d’été. C’est d’ailleurs précisément la raison pour laquelle l’UNEF défend depuis des années l’avancement des épreuves au mois de juillet, et se félicite que la direction avance aujourd’hui dans cette direction.

Quelle réforme pour quel concours ?

Lutter contre l’autocensure

Comme vu précédemment, l’autocensure est causée principalement par, un manque de confiance en soi (socialement construite) et des obstacles matériels causés par les modalités d’examen actuelles.

C’est donc sur ces deux aspects qu’il faut agir avec des actions ciblées.

Tout d’abord, il nous semble indispensable de mettre en place des centres d’examen dans les régions et les DOM-TOM, afin d’épargner aux candidats n’habitant en région parisienne d’exorbitants frais de transport. Pour prendre un exemple peut-être considéré comme moins « extrême » que les DOM-TOM, nous nous permettons de rappeler qu’il est extrêmement rare de trouver un Paris-Marseille aller-retour pour moins de 100 euros (en réservant 3 mois à l’avance et sans carte de réduction particulière ces voyages sont aux alentours de 130€).

Il faut ensuite étendre la gratuité du concours à un maximum d’étudiants. Le concours est déjà gratuit pour les boursiers, mais il doit l’être aussi pour les non-boursiers les moins aisés.

Enfin, pour éviter aux candidats de devoir payer une nuit d’hébergement, source de nombreuses difficultés , il nous semble nécessaire de faire tenir les épreuves sur une seule journée. Cela implique bien sur des modifications dans le contenu et  la nature des épreuves.

Modifier le contenu des épreuves.

Pour parvenir à faire tenir les épreuves sur une seule journée (et donc épargner aux plus défavorisés le coût de l’hébergement sur le lieu d’examen), nous proposons de laisser le choix à l’étudiant entre l’épreuve de Culture Générale et celle d’histoire.

La maîtrise d’une langue étrangère étant une compétence à la fois indispensable à l’entrée de Sciences Po et fortement discriminante socialement, nous proposons de rendre l’épreuve de langue « neutre » et l’affectant d’un coefficient 0, tout en maintenant la note éliminatoire. Ainsi, les candidats ayant obtenu une note inférieure à 7 seraient toujours éliminés, mais il ne serait plus possible pour des candidats « moyens » d’être admis grâce à une performance exceptionnelle dans l’épreuve de langues.

Parce que nous somme conscients qu’un simple avancement de la date des épreuves ne suffira pas à éliminer le phénomène des prépas privées (qui se reporteront probablement sur les vacances de février, de Pâques, ou se transformeront en prépas à l’année sous la forme de cours du soir), nous proposons également de rapprocher le contenu des épreuves du programme du Baccalauréat. En effet, et malgré l’existence de réelles disparités de niveaux entre les lycées, la Terminale constitue aujourd’hui la prépa la plus juste et la plus égalitaire qu’on puisse mettre en place. Faire porter l’épreuve d’histoire sur le programme de Terminale (45 à nous jours, au lieu de 1914 à nous jours actuellement) et rapprocher l’épreuve de Culture Générale des cours de philo de terminale permettraient ainsi, par exemple de minimiser l’efficacité et l’impact des prépas privées. De même, encadrer l’épreuve de Culture Gé par un programme précis (bibliographie, thèmes…) permettrait d’éviter de sur-valoriser les étudiants dotés d’un fort capital culturel familial et de permettre à tous les étudiants de préparer l’épreuve dans de bonnes conditions quel que soit leur milieu social.

Enfin, il nous semblerait nécessaire d’orchestrer un véritable changement de philosophie du concours et de sa correction, en mettant davantage l’accent sur les capacités d’analyse  réflexion des candidats plutôt que sur des questions de forme et de méthodologie.

L’ « effet concours » : des effets bénéfiques d’une sélection en deux étapes

Quand la différence entre le dernier candidat admis et le premier non reçu est de 1,5 points sur 240, il n’y a pas de droit à l’erreur. C’est sur cette petite marge que les biais sociaux (maîtrise absolue de l’expression écrite, environnement socioculturel…) jouent à plein, comme le montre l’enquête de Vincent Tiberj. La conséquence, c’est que le meilleur moyen de diminuer les biais sociaux c’est de diminuer le ratio nombre d’admis / nombre de candidats. C’est notamment pour cette raison que nous avons soutenu la politique d’augmentation du  nombre d’étudiants à Sciences Po ces dernières années menée par Richard Descoings. C’est aussi pour cette raison que nous ne nous sommes pas opposés à la disparition du concours à Bac + 1 (car cela permettait d’ouvrir plus de places au concours Bac + 0). Dans cette perspective, l’introduction d’une sélection en deux étapes (admissibilité / admission) permettrait de réduire mécaniquement les biais sociaux.

En effet, une ajouter une seconde phase de sélection implique, par effet mécanique, la hausse du taux d’admissibilité concernant les épreuves écrites et donne alors davantage de chances aux candidats issus de CSP défavorisées de faire leur preuves. Plus de taux d’admissibilité se relâche dans la première phase de sélection d’un  concours, plus on donne une chance à l’échantillon des admissibles d’être représentatif de la société. Ainsi un concours se déroulant en deux phrases de sélection est plus juste socialement qu’un concours se déroulant en une seule phase. La tenue d’une épreuve orale exclut donc définitivement une date de concours fin juillet, le délai nécessaire de correction de l’épreuve écrite n’étant plus suffisant par rapport aux dates de la rentrée.

3 commentaires sur “Réformer le concours d’entrée pour réduire les biais sociaux”

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