Une réforme injuste

Une réforme « juste » au service de la démocratisation?

Rien n’est plus manifeste que la « responsabilité sociale » répété maintes fois tout au long du projet. Cette réforme a donc l’apparence de la justice sociale, ce qui place la direction de Sciences Po dans une posture facile. Il n‘en est en fait rien.

Il est à ce titre intéressant de noter que Descoings ne parle pas une fois dans les 11 pages de la présentation de « démocratisation », ce qui n’est pas tout à fait pareil que la diversité… En effet rien n’est prévu dans cette réforme pour démocratiser Ssiences Po. la direction affirme que sciences po se démocratisera parce que les plus défavorisée seront attirés par un système d’aide sociale plus généreux. En effet, ils seront peut être attirés. Mssi quelle sorte de « main invisible » les fera échapper au couperet de la sélection sociale induite par le concours d’entrée ? Cette réforme ne changerait rien au problème d’accès des étudiants issus des milieux les plus modestes. Dans la réforme, il ne s’agit plus alors de permettre une réelle démocratisation de l’entrée à Sciences Po tendant à supprimer les discriminants sociaux, mais juste de donner l’occasion à une poignée d’étudiants défavorisés de donner bonne conscience à l’ensemble de la « communauté sciences po » ! quelle belle ambition de justice sociale !

De plus, et nous aurons l’occasion d’y revenir plus loin, si le nombre de personnes issues de milieux favorisés se maintient, tandis que le nombre d’étudiants issus de milieux défavorisés augmente (ce que l’UNEF appelle de ces voeux depusi toujours!), ce modèle financier ne sera plus viable, à moins d’augmenter sans cesse les frais d’inscription: apparait encore une fois le risque d’un dérapage incontrôlé des droits de scolarité, le scenario de ces dernières années se répétant à l’infini, augmentation sur augmentation… On voit bien que l’outil proposé ici ne défend en rien le principe de justice sociale, puisqu’il est structurellement incompatible avec une vraie démocratisation de l’IEP.

Enfin, rien n’est prévu concernant la Commission de Suivi Social chargée d’exonérer de frais d’inscription les étudiants dans des situations difficiles. Sa mise en place avait été obtenue par l’UNEF au lendemain de la première réforme des frais d’inscription afin de prendre en compte les étudiants en situation de rupture familiale ou de façon générale, dont le montant des frais d’inscription ne reflétait pas les réelles capacités contributives. Or, d’année en année, et malgré les efforts des élus UNEF qui y ont siégé, la jurisprudence de cette Commission est devenue de plus en plus restrictive, au point de n’exonérer qu’une infime partie des étudiants en ayant fait la demande, et ce malgré un budget en augmentation. Le climat dans cette Commission s’est également fortement déterioré, au point que de l’aveu d’un de ses membres, on « postule désormais la mauvaise foi de l’étudiant, jusqu’à preuve absolue du contraire« . La conséquence? De nombreux étudiants en réelle difficulté financière recalés, sans se voir justifier la décision, et sans possibilité de faire appel. Il serait donc nécessaire, aujourd’hui, de réformer le fonctionnement de cette Commission afin d’introduire un peu de souplesse dans le schéma trop rigide des frais de scolarité. Encore un problème occulté par Sciences Po 2013!

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Des différences artificielles et injustifiées entre les étudiants

La « préférence communautaire »

Pour les étudiants dont le foyer fiscal des parents est hors de l’UE, les frais de scolarité passeront de 5 000 à 13 000 € en master. Quel paradoxe, alors que R. Desoings se targue de l’ambition internationale de Sciences-Po et de vouloir faire venir deux étudiants du Burundi à Sciences-Po… Tous les étudiants étrangers ne viennent pas de pays en développement, mais ils ne viennent pas tous non plus de familles aisés/de pays riches : un graphique publié sur le blog du directeur le 27 novembre montre que les étudiants recrutés par procédure internationale viennent de CSP moins élevées que ceux recrutés par MTB ou par concours. Pourquoi donc les faire payer 13 000€ ?L’argument avancé par la direction, selon lequel les familles de ces étudiants ne participent pas à l’effort de l’Etat, via l’impot (impot dont l’existence ou la justesse varie pour M. Descoings selon le moment et l’interlocuteur) ne tient pas la route, puisque 60% des recettes fiscales de l’Etat viennent de la TVA, que ces étudiants payent comme les autres (tout comme, par exemple, la taxe d’habitation).

Quant à la prétendue illisibilité des déclaration d’impôt étrangères, l’effort consenti pour déchiffrer les déclarations hongroises ou suédoises (notons qu’il n’existe aucune uniformité en la matière dans l’UE) ne pourrait-il l’être également pour les déclarations fiscales d’origine non communautaire qui ne différent pas plus de la déclaration d’impôt française que des autres pays ressortissants ?Peut-être qu’il faut voir dans ce « double standard » une application de la théorie du signal, qui voudrait que la valeur d’un diplôme se mesure à un certain nombre de signaux, parmi lesquels le coût du diplôme ? L’augmentation des droits de scolarité serait alors un moyen d’attirer les étudiants étrangers les plus brillants… Or ce signal est également envoyé aux étudiants les plus modestes, qu’ils soient étrangers ou français et peu au fait des modalités techniques d’un système ad hoc de plus en plus complexe….

La différence bachelor/Master: vers la sélection?

La différenciation faite entre le bachelor et le master est elle aussi absurde et scandaleuse : les frais de scolarité en master seront en moyenne 1/3 supérieurs à ceux en 1er cycle… Une manière insidieuse d’augmenter encore plus les frais d’inscriptions des étudiants, pouvant penser que les frais d’inscription en 1er cylce seront les mêmes durant toute leur scolarité… Jusqu’à la mauvaise surprise arrivé en 3ème année ! Selon la direction, puisque le retour privé (salaire plus élevé) est plus important, les étudiants devraient payer plus. Ce n’est pas l’approche de l’entrée dans le monde du travail qui facilite la recherche de fonds pour l’étudiant pour payer sa scolarité. D’autant plus qu’il tend à s’autonomiser de sa famille et se retrouve à 23 ans à payer en des frais d’inscriptions en fonction de ce que sa famille gagne…

Mais les études ne sont pas un investissement ! Et contrairement à ce qui est dit dans le projet, le public a tout autant vocation à financer cette professionnalisation, puisque nos salaires contribueront à la croissance de demain ! De plus, cette différence pourrait introduire une sélection entre le master et le bachelor, pensée depuis longtemps par la direction… Une nouvelle sélection que l’on ne saurait accepter !

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Une réforme qui va à l’encontre de l’autonomie de la jeunesse

La réforme des droits d’inscription est en outre en contradiction radicale avec le principe d’autonomie de l’étudiant, défendu par le mouvement étudiant depuis plusieurs décennies. L’autonomie de l’étudiant, c’est simplement la reconnaissance de la légitimité de chaque étudiant à faire ses propres choix d’orientation, à pouvoir poursuivre ses études lorsque ses résultats académiques le permettent, à avoir accès à un logement autonome, à gérer lui-même sa santé…
La réforme des droits de scolarité à Sciences Po adopte la logique inverse. Ce n’est pas la collectivité qui, en fonction de la situation de l’étudiant, doit lui permettre de faire ses études. Ce sont les « familles », donc les revenus des parents, qui financeront directement le diplôme de l’étudiant. Cette réforme renforcera inévitablement le contrôle des parents sur les choix et le déroulement des études selon le principe bien connu du « qui paye décide ».


Une réforme rendant l’étudiant dépendant du financement par sa famille

Même s’il sera sans doute rare que les parents d’un étudiant issu d’une famille à hauts revenus le dissuade de faire Sciences Po pour des raisons financières, l’étudiant sera bel et bien soumis aux choix de ses parents s’il survient un conflit pour toute autre raison. De plus la question financière se pose réellement pour les familles qui se situent dans les premiers échelons ou dans les échelons intermédiaires : beaucoup d’étudiants se trouvent aujourd’hui dans de sérieuses difficultés, même s’ils ne doivent payer « que » 2 500 €.

Au sein même de Sciences Po, le système peut introduire un biais en faveur des formations les plus directement et les plus rapidement « professionnalisantes » : quand l’année est si chère, pourquoi les parents accepteraient-ils qu’un étudiant de Sciences Po se destine à la recherche ou à un master dont les débouchés sont peu « sûrs » ? Le même problème se pose pour ceux qui, préparant les concours administratifs, doivent faire une, deux, voire trois années de Prépa concours : il y a nécessairement un effet d’éviction à la défaveur des étudiants issus des foyers les moins riches. Enfin, les étudiants qui n’obtiennent pas tous leurs crédits à l’issue des deux ans du Cycle du Diplôme seront pénalisés. Un semestre supplémentaire pour rattraper ses crédits, c’est une année supplémentaire de droits de scolarité pour les parents ! Cela revient à pénaliser financièrement les étudiants dont les résultats ne seraient pas conformes à la « norme ».

Une réforme poussant l’étudiant à s’endetter

Beaucoup d’étudiants auront du mal à payer ces nouveaux droits de scolarité, qui se rapproche, voir dépassent, ceux des écoles de commerce. La direction le reconnaît même, et l’assume en déclarant qu’ils n’auront qu’à faire des prêts ! Dans le contexte actuel, quelle ironie… Il est vrai que de nombreuses familles sont aujourd’hui contraintes de le faire, et les étudiants s’endettent de plus en plus pour payer leurs droits de scolarité. Or n’est-ce pas remplacer une dépendance par une autre ? Notons que dans les pays où les droits d’inscription sont très élevés, l’endettement étudiant est un véritable problème. Est-il souhaitable de contraindre le ou la jeune diplômé(e) de devoir rembourser jusqu’à 25 000 € (sans compter les intérêts !) dès sa sortie de Sciences Po ? De le (ou la) contraindre à entrer très rapidement sur le marché du travail et donc, en période de crise économique, à accepter des offres de travail ne correspondant pas véritablement à sa qualification ? Par ailleurs, anticipant la nécessité de rembourser ce prêt, l’étau s’opérant sur le libre choix de ses études se resserre. D’une part, qui donnerait un prêt à un étudiant engagé dans une formation vue comme non « rentable » immédiatement ? Et d’autre part, l’étudiant lui-même, face à la perspective du remboursement, verra ses choix biaisés au profit des formations les plus côtés sur le marché : cela revient finalement à soumettre les études, moment de formation professionalisante, certes, mais aussi intellectuelle et citoyenne, aux lois du marché…

Ainsi, la réforme des droits de scolarité à Sciences Po représente une véritable régression pour les étudiants. Elle met considérablement à mal leur autonomie dans le choix de leurs études, les rendant dépendant sinon de leurs parents, de leur banque et des lois du marché !

2 réflexions au sujet de « Une réforme injuste »

  1. « tandis que le nombre d’étudiants issus de milieux défavorisés augmente (ce que l’UNEF appelle de ces voeux depusi toujours!), ce modèle financier ne sera plus viable, à moins d’augmenter sans cesse les frais d’inscription »
    Bah non, la classe moyenne paie. ^^

  2. Oui, la classe moyenne paye, mais elle devra payer plus, toujours plus, puisqu’il y aura une proportion plus grande d’etudiants exoneres (et touchant des bourses sur fonds propres)

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